La guerre de 1870 et les zouaves pontificaux

 

Entre la bataille de Savenay et le transfert des ossements des Vendéens, la commune de Prinquiau faillit être rayée de la carte ! L'an 1807, le quatrième jour du mois de décembre, le conseil municipal s'est assemblé sous la présidence de François Billy, maire. Celui-ci, prenant la parole, a donné lecture d'une lettre de M. le Maître des Requêtes, en date du 27 novembre précédant, relative à la réunion de la commune de Prinquiau à celle de la Chapelle Launay, et d'une autre de M. le Sous- Préfet du ler arrondissement, en date du 13 décembre, autorisant la réunion du conseil municipal à l'effet de délibérer sur le contenu de la lettre précitée.

Le conseil municipal, ayant récemment délibéré sur l'étonnante réunion de leur commune à celle de la Chapelle Launay s'empresse d'adresser à M. le Maître des Requêtes une déclaration motivée prouvant que ce projet, contrairement aux intentions exprimées dans sa lettre, qui porte que les réunions de communes ne doivent être que pour l'avantage réciproque des communes, sera particulièrement désavantageux pour celles de Prinquiau et de la Chapelle Launay.

L'argumentation développée par le conseil municipal a donc été convaincante puisque le projet n'eut pas de suite.

Et l'Histoire se poursuit avec ses alternances de paix et de guerres. Ce sont les guerres napoléoniennes qui, commencées en 1795, se terminent tragiquement en 1815 par l'occupation d'une partie de la France par les "coalisés" anglais, prussiens, russes. Le 13 septembre 1815, Prinquiau doit fournir un tonneau d'avoine pour les Prussiens cantonnés à Savenay, plus deux tonneaux de froment et un d'avoine pour ceux cantonnés à Pontchâteau.

C'est encore la guerre, la terrible guerre de 1870. Les troupes allemandes, malgré une résistance acharnée, mettent le siège devant Paris, qui capitule en janvier 1871. Les Allemands, poursuivant leur avance, atteignent Orléans, puis Le Mans. La défense de l'ouest était confiée, pour partie à "l'Armée de la Loire" composée notamment des "Volontaires" de l'ouest sous les ordres du célèbre général de Sonis et du colonel de Charette. Ces "Volontaires de l'ouest" comprenaient, en particulier, les "Zouaves pontificaux". Au nombre de ceux-ci, figurait l'aîné des deux fils de mon trisaïeul Denis ESPIVENT de PERRAN, lui-même fils de ce Chevalier François qui fut à l'origine du transfert des ossements des Vendéens. Si je parle de lui, c'est qu'il m'a été demandé de raconter son histoire. Elle tient en peu de mots. Mais, tout d'abord, qui étaient donc ces "Zouaves pontificaux"?

Pour le savoir, il faut rappeler, succinctement, quelques faits historiques. Afin de réaliser l'unité italienne, Victor-Emmanuel II, roi de Sardaigne et de Piémont, aidé de son ministre Cavour, fit alliance, en 1859, avec Napoléon III, pour déclarer la guerre à l'Autriche qui occupait une partie de l'Italie. L'Autriche fut vaincue, mais après diverses péripéties, les forces révolutionnaires, menées par Garibaldi, envahirent les Etats Pontificaux. Le pape Pie X fit alors appel à Napoléon III, qui envoya une brigade française : les Zouaves Pontificaux. Le Garibaldiens furent battus en 1867. Mais, du fait de la guerre franco-allemande de 1870, le petit corps français fut rapatrié.

Maintenant que nous savons qui étaient ces "Zouaves Pontificaux", revenons à Denis ESPIVENT de PERRAN.

Il naquit à l'Escurays le 15 avril 1850. Désirant faire carrière dans la marine, goût qui lui venait, peut-être de son grand-père François au sujet duquel je raconterai une anecdote au chapitre sur l'Escurays, il entra, le 10 octobre 1864 dans la marine à la célèbre école préparatoire Ste-Geneviève de la rue des Postes à Paris. Une faiblesse de vision l'oblige à renoncer à son projet et il revient à l'Escurays en janvier 1865. Cependant, voulant poursuivre ses études, il entre, le 3 octobre de la même année, au Collège St-Sauveur de Redon où il demeure jusqu'au 1er août 1870. Les Prussiens envahissaient le territoire. Denis a 20 ans. Le conseil de révision l'exempte de service militaire l'estimant de constitution trop faible. L'ennemi avance, nos armées vont de défaites en défaites. Denis, s'il est de constitution faible, a le cur fort et généreux. Il supplie ses parents de le laisser partir. Ceux-ci, la mort dans l'âme, lui accordent l'autorisation sollicitée. Comme il avait, quelques années auparavant, demandé à s'enrôler dans le corps des Zouaves Pontificaux qui partaient en Italie défendre les intérêts de la papauté, il n'hésite pas et va rejoindre le corps de ces Volontaires à Poitiers, le 3 novembre 1870. Cinq jeunes gens de Prinquiau, décident de l'accompagner. Ce sont :

Jean ALLAIN, René BILLARD, Théophile DATIN, Frédéric DESHAIS et Ferdinand DESMARS,

dont il donnera des nouvelles à ses parents chaque fois qu'il le pourra, car, à cette époque, peu nombreux étaient ceux qui savaient écrire. Il faisait l'admiration de ses compagnons de combat. Il est à BROU, à PATAY. A la bataille de PATAY, il tombe d'épuisement, ses pieds blessés ne peuvent plus le soutenir. On l'autorise à venir se reposer dans sa famille. Il y arrive le 7 décembre 1870. Il en repart le 27 et rejoint le dépôt des Zouaves à Poitiers, car l'ennemi avançait toujours et il n'était pas dans son caractère de rester à se reposer pendant que les autres défendaient pied à pied le sol de la patrie. Le flot des envahisseurs montait de plus en plus et nos bataillons étaient impuissants à l'endiguer. Il fallut reculer jusqu'au MANS. Denis suivit toutes les marches des Zouaves, il partagea toutes les fatigues, leurs privations, prit part à tous leurs combats. Mais le courage ne suffit pas toujours.

Durant les deux premiers jours de la bataille du MANS, bien qu'épuisé, Denis paya bravement de sa personne et ses compagnons d'armes admirèrent son sang--froid, son intrépidité, sa présence d'esprit au milieu de l'action. Puis, il tomba. Voici ce qu'un officier des Zouaves Pontificaux raconte : "En revenant du MANS, je vis tomber dans un fossé un grand enfant blond, que j'avais vu combattre vaillamment pendant l'action. Je le pris sur mon dos et l'emportai aux voitures d'ambulance". Ce grand enfant blond, c'était Denis. Il arriva presque mourant à MAYENNE. Il fut recueilli dans une ambulance établie au petit séminaire. Depuis quelque temps, il souffrait d'une bronchite qui se compliqua d'une dysenterie, puis d'une fièvre typhoïde. Il expira le 1er février 1871. Il n'avait pas 21 ans. Le supérieur du petit séminaire qui l'avait soigné et administré, contracta à son chevet la maladie qui l'emporta et mourut lui-même quelques jours après. Son pauvre père, inquiet de nouvelles alarmantes reçues indirectement - la dernière lettre de son cher enfant datait du 22 janvier 1871 - part le 13 février pour MAYENNE, où il trouve son cher Denis déjà enterré. Il ramène le corps à SAVENAY. Les habitants de Prinquiau, prévenus, se rendirent en grand nombre à la gare, et accompagnèrent le cercueil jusqu'au château de l'Escurays où une chapelle ardente fut dressée.

Son corps fut disposé dans le tombeau de famille, accompagné par la population presque entière de la paroisse. Une croix de marbre blanc surmonte la tombe, portant l'inscription:

Ici repose le corps de
Denis, Marie, Anne ESPIVENT de PERRAN
Zouave Pontifical
décédé à MAYENNE le ter février 1871, dans sa 21ème année.

Une prière pour lui s.v.p.
Il a combattu pour son pays
BROU PATAY LE MANS

J'ai donné, plus haut, les noms des jeunes gens de Prinquiau qui s'étaient engagés avec Denis ESPIVENT de PERRAN dans le corps des Zouaves Pontificaux. Parmi eux, Ferdinand DESMARS avait un cousin, Henri DESMARS, natif de Prinquiau, professeur à POITIERS chez les Frères des Ecoles chrétiennes, sous le nom de "Frère CAMELINUS" qui donna lui aussi des nouvelles des jeunes engagés. Qu'advient-il de ceux-ci ? Le corps de Jean ALLAIN ne fut jamais retrouvé. On ne sut même pas où il était tombé ! ! Ferdinand DESMARS, blessé au bras, s'est remis et exerça le métier de maçon. Frédéric DESHAIS, également blessé, est entré à l'Enregistrement. René BILLARD et Théophile DATIN n'ont rien éprouvé de fâcheux. Ce dernier, mort en 1907, tenait un commerce de quincaillerie à MONTOIR. Il était le frère de Pierre DATIN qui fut maire de Prinquiau à deux reprises.

Comte R. de Maistre.